Les andains que l’on retourne avec le râteau — la terre craque, se soulève en mottes lourdes, comme un dos qu’on épuise.
Le cri de l’alouette perce l’aube, aigu, presque un reproche, avant que le soleil ne brûle la peau, qu’il ne la marque au fer rouge d’un midi sans pitié. Les mouches, les taons, bousillent le silence en un bourdonnement sourd.
La sueur coule, salée, trace des rivières sur les joues, mélange de fatigue et de résignation.
Au loin, le tonnerre gronde, annonciateur d’une colère divine.
Le ciel s’obscurcit, se charge de nuages lourds, comme un manteau trop grand qu’on aurait jeté sur les épaules du monde. Le vent se lève, d’abord timide, puis violent, siffle entre les herbes, fait danser les tiges de foin comme des marionnettes désarticulées.
La pluie tombe à grosses gouttes, frappent la terre avec un bruit de tambour, transformant les chemins en ruisseaux boueux. L’odeur du foin mouillé monte, chaude, âcre, enivrante, rappel d’un été qui s’effrite. On se réfugie sous le frêne, ses branches en parasol, ses feuilles qui tremblent sous l’assaut.
L’averse devient drue, le vent se déchaîne, arrache les andains, les disloque, les disperse en une danse démente.
Le foin s’envole, tourbillonne, forme des spirales folles dans le ciel bas et gris.
On ne voit plus rien, plus que l’écume de l’orage, plus que la fureur des éléments.
Puis, lentement, la tempête s’apaise. Le vent expire, la pluie se fait murmure.
Au sol, un géant de foin gît, jambes et bras écartés, comme un soldat vaincu. Ses yeux — deux braises — brûlent encore dans l’ombre.
C’est le dieu velu du mauvais sang, celui qui naît des colères anciennes, des haines enfouies, des injustices trop lourdes.
Des flammes jaillissent, léchant le pré, emprisonnant la contrée dans un suaire de feu. Et quelque part, une voix d’enfant demande, perdue dans le chaos :
« Maman, pourquoi ils ont fait ça, les méchants ? »
Le géant de foin ne répond pas. Il brûle. Et le vent emporte les cendres, vers d’autres étés, d’autres orages.