À vous les femmes


J’aime les femmes face à la lune,
leurs silhouettes découpées dans l’argent des nuits,
comme on trace une ombre au charbon sur un mur blanc.


J’aime leurs yeux de chattes,
pupilles dilatées où danse l’éclair d’un rire,
griffe douce sous la soie des paupières.


J’aime leurs pattes de velours,
ces pas feutrés qui effacent les frontières
entre le réel et le rêve égaré.


Elles permettent des flâneries dérisoires,
ces marches sans but où l’on se perd
pour mieux se retrouver dans le creux d’un regard.


Maîtresses des reproductions de la chair et de l’âme,
elles sculptent l’instant, le suspendent,
le transforment en une mélodie sans notes.


Harenguières des halles,
leurs voix portent les cris des marchés,
le poids des mots échangés contre des promesses.


En leur anatomie féline,
le charme et l’esprit s’épousent,
s’enlacent comme deux amants sous la lune.


Unissant terre et ciel

par leurs antennes dardées vers l’invisible,
elles captent l’écho des mondes lointains,
ces fils invisibles qui les relient à l’éternel.


Être de lumière au fourreau de dentelles,
elles dansent entre ombre et clarté,
portant en elles l’aube et le crépuscule.


Tête pensante aux doigts de fée,
elles tissent des sorts avec des riens,
des sorts qui guérissent ou ensorcellent.


Pourvoyeuses de sensibles caresses,
leurs mains sont des nids où se blottir,
où l’on oublie le poids des jours.


Tenant salon en leur chambre ensoleillée,
elles y reçoivent les rêves et les idées folles,
les y font danser jusqu’à l’aube.


Réveilleuses du petit enfant en soi,
elles soufflent sur les braises endormies,
ravivent les jeux d’autrefois.


À l’intellect supérieur

cinglant vers les hautes neiges,
elles grimpent, légères, vers les sommets de l’esprit,
où l’air se raréfie et où tout devient possible.


Obligeant à plonger dans l’héraldique
au secret de leurs armoiries familiales,
elles révèlent des blasons oubliés,
des histoires cousues de fil d’or.


Mettant la corde au cou ou le fil à la patte,
elles choisissent leurs chaînes avec grâce,
ou bien les brisent d’un éclat de rire.


Tenancières du grand jeu du bonheur,
elles en distribuent les dés et les cartes,
avec une malice tendre.


Compagnes joyeuses d’une quotidienneté soutenue,
elles y glissent des éclats de magie,
font de l’ordinaire un festin.



1750

De jour, à l’occident

De jour, à l’occident
Perlent les pleurs du dernier interlude
Comme saule au soleil d’été.

N’aie pas peur
De cette femme rousse
Poudroie d’étoiles le ciel absolu de ton enfance.

Il n’y aura pas à fuir
Rien qu’à repérer
Le petit carré d’herbes vertes.

Et s’il frappe du marteau, la pierre meuble,
C’est pour cambrer le cheval des amours
Gutturale échappée hors l’arène assignée.

À même la lumière de l’aube pointée
Entrons dans la mélopée
Des chansons de route à l’unisson.

La ruine épaisse s’est effondrée
Clairière d’émeraude à même le sol
Sous la volée de flèches courtes.

Puis redescendu sur terre
Sans rien y voir de nos savoirs
Broyer le noir du soir.

Maquillés de fils vierges
Ils ont parcouru l’espace
À se crever les yeux de ridicule.

Les pauvres os à moelle
Cognent à l’entrée de la grotte
Vertige absolu d’un avenir proche.

Silence, il y a tant à dire
Qu’un bottin d’effusions ne suffirait pas
À circonscrire l’orbe de l’arc en ciel.


S’écoule cristalline
L’eau ruisselante de la prairie
Accord buccal avec l’aventure extrême.

Pour que demain, les mots de poésie
Deviennent outils de l’esprit
Prompts à l’incandescence.


1749

Les andains que l’on retourne

Les andains que l’on retourne
avec le râteau — la terre craque,
se soulève en mottes lourdes,
comme un dos qu’on épuise.

Le cri de l’alouette perce l’aube,
aigu, presque un reproche,
avant que le soleil ne brûle la peau,
qu’il ne la marque au fer rouge
d’un midi sans pitié.
Les mouches, les taons, bousillent
le silence en un bourdonnement sourd.

La sueur coule, salée,
trace des rivières sur les joues,
mélange de fatigue et de résignation.

Au loin, le tonnerre gronde,
annonciateur d’une colère divine.

Le ciel s’obscurcit,
se charge de nuages lourds,
comme un manteau trop grand
qu’on aurait jeté sur les épaules du monde.
Le vent se lève,
d’abord timide, puis violent,
siffle entre les herbes,
fait danser les tiges de foin
comme des marionnettes désarticulées.

La pluie tombe à grosses gouttes,
frappent la terre avec un bruit de tambour,
transformant les chemins en ruisseaux boueux.
L’odeur du foin mouillé monte,
chaude, âcre, enivrante,
rappel d’un été qui s’effrite.
On se réfugie sous le frêne,
ses branches en parasol,
ses feuilles qui tremblent sous l’assaut.

L’averse devient drue,
le vent se déchaîne,
arrache les andains,
les disloque,
les disperse en une danse démente.

Le foin s’envole,
tourbillonne,
forme des spirales folles
dans le ciel bas et gris.

On ne voit plus rien,
plus que l’écume de l’orage,
plus que la fureur des éléments.

Puis, lentement,
la tempête s’apaise.
Le vent expire,
la pluie se fait murmure.

Au sol, un géant de foin gît,
jambes et bras écartés,
comme un soldat vaincu.
Ses yeux — deux braises —
brûlent encore dans l’ombre.

C’est le dieu velu du mauvais sang,
celui qui naît des colères anciennes,
des haines enfouies,
des injustices trop lourdes.

Des flammes jaillissent,
léchant le pré,
emprisonnant la contrée
dans un suaire de feu.
Et quelque part, une voix d’enfant demande,
perdue dans le chaos :

« Maman, pourquoi ils ont fait ça, les méchants ? »

Le géant de foin ne répond pas.
Il brûle.
Et le vent emporte les cendres,
vers d’autres étés,
d’autres orages.

1748

L’appel du torrent

Suivre le torrent, c’est obéir
à l’appel d’une voix sans corps,
un écho qui gronde sous les pierres.
Il trace son sillon
comme une cicatrice dans la montagne,
et nous y glissons,
pieds nus sur les galets froids.

Une ouverture dans la montagne —
une bouche noire, béante,
qui avale la lumière du jour.

On s’y engouffre,
le souffle court,
les mains tendues devant soi
comme pour deviner l’invisible.
Marcher dans le souterrain.
L’obscurité est une peau épaisse,
humide, vivante.

On y avance,
guidé par l’écho de nos pas,
jusqu’à ce que,
sur le mur suintant,
un visage se dessine.
Ce n’est pas le nôtre.
C’est celui de l’ombre,
ou peut-être d’un dieu oublié,
aux traits rongés par le temps.

Ses yeux luisent,
deux braises dans la nuit,
et on comprend :
ici, tout se répond,
la pierre, l’eau, et nos silences.

La confiance ?
Elle est ce fil ténu
qui nous relie encore à la surface.

On serre les dents,
on avance,
jusqu’à ce que,
soudain,
Déboucher sur la grande prairie.

Le vent s’y engouffre,
soulève les herbes,
emporte nos dernières craintes.

Le soleil, lui,
tombe en pluie dorée
sur nos épaules courbées.

Un cheval noir broute au loin,
indifférent.
Il lève une oreille,
comme s’il écoutait
le chant des sources sous terre.
Alors, on ose.
On lève les yeux vers le ciel,
ce drap déchiré
où se mêlent nuages et prières.

Le vent nous porte,
le soleil nous caresse,
et la terre,
sous nos pieds,
nous reconnaît enfin.


1747

Entre l’instant et l’éternel

Le vent écrit sur la peau du temps
Les signes qui dansent avant de s’effacer
Mais qui donc lit ces éclats ?

L’invisible murmure
Il habite le silence
Les replis de l’âme
Où germent les rêves distendus
Les vérités vraies
Qui n’ont pas besoin de preuves.

Un retournement soudain
Le ciel se fait terre
La terre se souvient du feu qui l'a faite.

Et la force ?
Elle est là
Dans l’attente
Dans ce muscle du monde qui bat
Cette pulsion obscure
Ce rythme qui porte la vie comme une offrande.

Regarde
Le beau n’est pas dans les courbes harmonieuses
Mais dans l’effort
Dans la lutte vertueuse contre l’oubli
Il est dans la tranquillité qui naît
Quand on a tout donné
Quand on a tout perdu
Et qu’on se relève.

L’essentiel est vrai
Parce qu’il est nu
Parce qu’il saigne
Parce qu’il respire encore.

Et moi je marche entre les deux
Entre ce qui se voit et ce qui se devine
Entre l’écorce et la sève
Entre l’instant et l’éternel.



1746

Au carrousel des mots

Carrousel des mots
Du bel enfant
Qui par le dévers
Ficha la flèche
Caresses lasses
En l’ardente cible mobile.

Les roulements du tonnerre
Bercent les ronde-bosses
Droits sortis de terre
Roues sans chevilles
Inaugurant la voie de l’être
Brève épure en cœur de l’été.

Visibles et invisibles
Passent et repassent
Avec force tressaillements
Les pensées pures
En charge du renouvellement des générations
De l’ordre et de la lumière.


1745

Au plein emploi de soi . 2

Au plein emploi de soi
Vierge à l’enfant adjuvante
Au mirage des intentions
À l’admonestation des mauvaises pensées
À l’arrêt des génuflexions.

Pour te dire
Que la belle vie rebondit
À tous les carrefours
Et que l’âme contenue ou pas
Se fond dans la Désirade des fonctions.

Prenez-place
Accomplissez l’œuvre des dix huit cierges
Pour élever la foi du charbonnier
Par des chants incandescents
Jusqu’aux cintres de la croisée.

Fissures au cœur
Les genoux tremblants
Gorge serrée
Priez pour ceux qui attendent
La dernière onction.

Il écarta les piliers
Et chues sur la dalle surannée
Les croyances et bénédictions
À point nommé
Le jour de l’Élévation.

Les prés reverdiront
Parsemés de jonquilles et de narcisses
Autour du lieu sacré de notre enfance
Où la sortie en procession
Fit frissonner les peupliers.

La crypte ouverte pour l’heure
Les gerbes de blé furent jetées
Dans un bruissement de paille
Reflet chatoyant de la Saint-Jean
Contre la solitude des sans-lois.

Grimoire déposé sous le porche
Engendre vertige des mots
Contre les parois couvertes de chaux
Éveil en fin de chapelet
D’un soupir de satisfaction.

Finalement nous vîmes venir à nous
Les enfants de l’aube
Enclins à dévaler bruyamment les escaliers
Pour offrir leurs doux visages
Aux images pieuses de la tradition.

Engoncés dans l’alcôve
Hasardant une main chaude
Sous le vêtement découvert
Ils eurent bien du courage
De porter en paradis le délicieux ouvrage.

Recluse au milieu du pont
Elle reçut l’enfant-roi
À midi moins le quart
Sans que les gardes interviennent
Énigme couverte par le silence des agneaux.

Apaisé
Le matin gris des convenances piétiné
Il promit de ne plus émouvoir
Les officiants et pèlerins du dimanche
Prompts au sacre du printemps.


1744


Les petites lumières vibrantes

C’était un soir
Comme on n’en avait jamais vu
Un soir meilleur et médiocre à la fois
Pour les vers luisants du fond des âges
Jusqu’à épouser
Les manifestations de la beauté.

Dans une autre vie
Ils s’étaient remis en marche
Avec pour but le bonheur
Mais que cette fois-ci
Ce serait vécu dans la vérité
Un pas de plus vers la bizarrerie aimable.

Le futur était leur longue marche
Où capable du pire
Ils s’étaient enquis du passage de la crevasse
Source de renouveau
Pour ces êtres de savoir
Prêts à réintégrer leur nature véritable.

Ils ne mourraient pas
Juste un peu malade
Quand leurs occupations habituelles
Les terrassaient en fin de journée
Où bien malgré eux
Il fallait retrouver la maison.

Ne vous éloignez pas du bord
Sachez tenir tête droite
Devant les choses singulières
Soyez ferme devant le plaisir charmant
La joie est à ce prix
Hors de la preuve point de salut.

Prendre n’a jamais laissé l’autre démuni
La route est longue et déjà là
De sorte que bien penser
Légitime le porteur d’esprit
Jusqu’aux portes de la vertu
Manne aux petites lumières vibrantes.


1743


Le visage collé à la vitre

Je pardonne
Sans renier les faits
Couché au fond d’un lit d’hôtel
À portée d’oreille d’une sonate.

Je mens
Et ne suis au feu de la mémoire
Que suie persistante
Au buisson ardent des sollicitations.

À touche-touche
Avec les nuages
Je recèle au double de mon visage
Le muguet d’amour d’un mirage.

Et me refais parfois
Le portrait
Vitraux pulvérisés
Par le tic-tac de l’horloge.

Pour toujours
L’enfant timide
S’est garé pouce levé
D’une conduite à risques.

Le grand dadet
Perdu en bord de route
Monta dans la charrette
À l’heure dite.

Creuser à la pelle
Atteindre l’eau
Puis s’en aller devant l’offre du jour
Pour moins que ça.

Promis qu’après l’écrit
Nous monterons sur l’échafaud
Rabibocher les têtes de nos chevaux
Au plus prêt des mots.

Filaments de brume
En bord de prairie
Amène le petit garçon
À déposer à terre son sac d’école.

Feuilleter le livre
Au petit bonheur la chance
Émonde le quotidien
Des bonnes manières.

Fasse la part du jour
Au médian de la nuit
Faire rouler batterie de casseroles
Sur le carrelage de la cuisine.

Le pont entre toi et moi
Occasionne tout partout
Buée de mai
Le visage collé à la vitre.


1742

S’il vint

Petit Pierre en pendulaire
A monté rose blanche à la main
Le chemin de Palente
Sans que surgissent
Nuitamment
Les ordres en capuches
Poussières de hasard
Des brimborions de l’esprit
Au déroulé de nos pensées.

S’il vint
C’était déjà demain
Surgit sur le devant
De notre maison de paille
À ne pouvoir saisir la poigne du destin
D’une raison de pacotille
Élan gourmand d’un recul des instincts
Hors saison sans que revienne
La flèche du passé.

Sériée dans le verbiage des hautes terres
La ville aux portes noires
Se tenait sombre partisane
Aux alentours du cercle de feu
Jouets des mille et une nuits
Rejetés en bord de rivage
Sacs et barriques crevées
Laissant à vau l’eau
Le cartulaire des heures vécues.

Prête-moi ta main
Dame blanche
Ressurgie sous le dais du drap d’or
Le cœur essaimant au hasard
La poudre des occurrences
Mots de prêt-à-porter
Vacillant de prime d’abord
Sous la charpente des granges
Lunules ouvertes aux onctions du soleil.

Revenu de l’enfance
Enserrant par le licol
Les monstres des profondeurs
Il est passé virevoltant
Mufle humide et œil d’Aubrac
Le chapeau circassien sur le crane
À pourfendre
Diction claire d’un franc-parler
Le roc barrant l’accès à la cérémonie
Des mots ardents du buisson des merveilles.

Le ciel s’est embrasé
Des fonds marins sont montées
Les céramiques de l’antique commerce
À parcourir le labyrinthe
Au cœur des cathédrales
Accueil vestibulaire du souffle du dragon
Culbutant à propos
Les fresques enturbannées de l’oubli
Mon fils en parousie.


1741

La présence à ce qui s'advient