L’appel du torrent

Suivre le torrent, c’est obéir
à l’appel d’une voix sans corps,
un écho qui gronde sous les pierres.
Il trace son sillon
comme une cicatrice dans la montagne,
et nous y glissons,
pieds nus sur les galets froids.

Une ouverture dans la montagne —
une bouche noire, béante,
qui avale la lumière du jour.

On s’y engouffre,
le souffle court,
les mains tendues devant soi
comme pour deviner l’invisible.
Marcher dans le souterrain.
L’obscurité est une peau épaisse,
humide, vivante.

On y avance,
guidé par l’écho de nos pas,
jusqu’à ce que,
sur le mur suintant,
un visage se dessine.
Ce n’est pas le nôtre.
C’est celui de l’ombre,
ou peut-être d’un dieu oublié,
aux traits rongés par le temps.

Ses yeux luisent,
deux braises dans la nuit,
et on comprend :
ici, tout se répond,
la pierre, l’eau, et nos silences.

La confiance ?
Elle est ce fil ténu
qui nous relie encore à la surface.

On serre les dents,
on avance,
jusqu’à ce que,
soudain,
Déboucher sur la grande prairie.

Le vent s’y engouffre,
soulève les herbes,
emporte nos dernières craintes.

Le soleil, lui,
tombe en pluie dorée
sur nos épaules courbées.

Un cheval noir broute au loin,
indifférent.
Il lève une oreille,
comme s’il écoutait
le chant des sources sous terre.
Alors, on ose.
On lève les yeux vers le ciel,
ce drap déchiré
où se mêlent nuages et prières.

Le vent nous porte,
le soleil nous caresse,
et la terre,
sous nos pieds,
nous reconnaît enfin.


1747

Entre l’instant et l’éternel

Le vent écrit sur la peau du temps
Les signes qui dansent avant de s’effacer
Mais qui donc lit ces éclats ?

L’invisible murmure
Il habite le silence
Les replis de l’âme
Où germent les rêves distendus
Les vérités vraies
Qui n’ont pas besoin de preuves.

Un retournement soudain
Le ciel se fait terre
La terre se souvient du feu qui l'a faite.

Et la force ?
Elle est là
Dans l’attente
Dans ce muscle du monde qui bat
Cette pulsion obscure
Ce rythme qui porte la vie comme une offrande.

Regarde
Le beau n’est pas dans les courbes harmonieuses
Mais dans l’effort
Dans la lutte vertueuse contre l’oubli
Il est dans la tranquillité qui naît
Quand on a tout donné
Quand on a tout perdu
Et qu’on se relève.

L’essentiel est vrai
Parce qu’il est nu
Parce qu’il saigne
Parce qu’il respire encore.

Et moi je marche entre les deux
Entre ce qui se voit et ce qui se devine
Entre l’écorce et la sève
Entre l’instant et l’éternel.



1746

Au carrousel des mots

Carrousel des mots
Du bel enfant
Qui par le dévers
Ficha la flèche
Caresses lasses
En l’ardente cible mobile.

Les roulements du tonnerre
Bercent les ronde-bosses
Droits sortis de terre
Roues sans chevilles
Inaugurant la voie de l’être
Brève épure en cœur de l’été.

Visibles et invisibles
Passent et repassent
Avec force tressaillements
Les pensées pures
En charge du renouvellement des générations
De l’ordre et de la lumière.


1745

Au plein emploi de soi . 2

Au plein emploi de soi
Vierge à l’enfant adjuvante
Au mirage des intentions
À l’admonestation des mauvaises pensées
À l’arrêt des génuflexions.

Pour te dire
Que la belle vie rebondit
À tous les carrefours
Et que l’âme contenue ou pas
Se fond dans la Désirade des fonctions.

Prenez-place
Accomplissez l’œuvre des dix huit cierges
Pour élever la foi du charbonnier
Par des chants incandescents
Jusqu’aux cintres de la croisée.

Fissures au cœur
Les genoux tremblants
Gorge serrée
Priez pour ceux qui attendent
La dernière onction.

Il écarta les piliers
Et chues sur la dalle surannée
Les croyances et bénédictions
À point nommé
Le jour de l’Élévation.

Les prés reverdiront
Parsemés de jonquilles et de narcisses
Autour du lieu sacré de notre enfance
Où la sortie en procession
Fit frissonner les peupliers.

La crypte ouverte pour l’heure
Les gerbes de blé furent jetées
Dans un bruissement de paille
Reflet chatoyant de la Saint-Jean
Contre la solitude des sans-lois.

Grimoire déposé sous le porche
Engendre vertige des mots
Contre les parois couvertes de chaux
Éveil en fin de chapelet
D’un soupir de satisfaction.

Finalement nous vîmes venir à nous
Les enfants de l’aube
Enclins à dévaler bruyamment les escaliers
Pour offrir leurs doux visages
Aux images pieuses de la tradition.

Engoncés dans l’alcôve
Hasardant une main chaude
Sous le vêtement découvert
Ils eurent bien du courage
De porter en paradis le délicieux ouvrage.

Recluse au milieu du pont
Elle reçut l’enfant-roi
À midi moins le quart
Sans que les gardes interviennent
Énigme couverte par le silence des agneaux.

Apaisé
Le matin gris des convenances piétiné
Il promit de ne plus émouvoir
Les officiants et pèlerins du dimanche
Prompts au sacre du printemps.


1744


Les petites lumières vibrantes

C’était un soir
Comme on n’en avait jamais vu
Un soir meilleur et médiocre à la fois
Pour les vers luisants du fond des âges
Jusqu’à épouser
Les manifestations de la beauté.

Dans une autre vie
Ils s’étaient remis en marche
Avec pour but le bonheur
Mais que cette fois-ci
Ce serait vécu dans la vérité
Un pas de plus vers la bizarrerie aimable.

Le futur était leur longue marche
Où capable du pire
Ils s’étaient enquis du passage de la crevasse
Source de renouveau
Pour ces êtres de savoir
Prêts à réintégrer leur nature véritable.

Ils ne mourraient pas
Juste un peu malade
Quand leurs occupations habituelles
Les terrassaient en fin de journée
Où bien malgré eux
Il fallait retrouver la maison.

Ne vous éloignez pas du bord
Sachez tenir tête droite
Devant les choses singulières
Soyez ferme devant le plaisir charmant
La joie est à ce prix
Hors de la preuve point de salut.

Prendre n’a jamais laissé l’autre démuni
La route est longue et déjà là
De sorte que bien penser
Légitime le porteur d’esprit
Jusqu’aux portes de la vertu
Manne aux petites lumières vibrantes.


1743


Le visage collé à la vitre

Je pardonne
Sans renier les faits
Couché au fond d’un lit d’hôtel
À portée d’oreille d’une sonate.

Je mens
Et ne suis au feu de la mémoire
Que suie persistante
Au buisson ardent des sollicitations.

À touche-touche
Avec les nuages
Je recèle au double de mon visage
Le muguet d’amour d’un mirage.

Et me refais parfois
Le portrait
Vitraux pulvérisés
Par le tic-tac de l’horloge.

Pour toujours
L’enfant timide
S’est garé pouce levé
D’une conduite à risques.

Le grand dadet
Perdu en bord de route
Monta dans la charrette
À l’heure dite.

Creuser à la pelle
Atteindre l’eau
Puis s’en aller devant l’offre du jour
Pour moins que ça.

Promis qu’après l’écrit
Nous monterons sur l’échafaud
Rabibocher les têtes de nos chevaux
Au plus prêt des mots.

Filaments de brume
En bord de prairie
Amène le petit garçon
À déposer à terre son sac d’école.

Feuilleter le livre
Au petit bonheur la chance
Émonde le quotidien
Des bonnes manières.

Fasse la part du jour
Au médian de la nuit
Faire rouler batterie de casseroles
Sur le carrelage de la cuisine.

Le pont entre toi et moi
Occasionne tout partout
Buée de mai
Le visage collé à la vitre.


1742

S’il vint

Petit Pierre en pendulaire
A monté rose blanche à la main
Le chemin de Palente
Sans que surgissent
Nuitamment
Les ordres en capuches
Poussières de hasard
Des brimborions de l’esprit
Au déroulé de nos pensées.

S’il vint
C’était déjà demain
Surgit sur le devant
De notre maison de paille
À ne pouvoir saisir la poigne du destin
D’une raison de pacotille
Élan gourmand d’un recul des instincts
Hors saison sans que revienne
La flèche du passé.

Sériée dans le verbiage des hautes terres
La ville aux portes noires
Se tenait sombre partisane
Aux alentours du cercle de feu
Jouets des mille et une nuits
Rejetés en bord de rivage
Sacs et barriques crevées
Laissant à vau l’eau
Le cartulaire des heures vécues.

Prête-moi ta main
Dame blanche
Ressurgie sous le dais du drap d’or
Le cœur essaimant au hasard
La poudre des occurrences
Mots de prêt-à-porter
Vacillant de prime d’abord
Sous la charpente des granges
Lunules ouvertes aux onctions du soleil.

Revenu de l’enfance
Enserrant par le licol
Les monstres des profondeurs
Il est passé virevoltant
Mufle humide et œil d’Aubrac
Le chapeau circassien sur le crane
À pourfendre
Diction claire d’un franc-parler
Le roc barrant l’accès à la cérémonie
Des mots ardents du buisson des merveilles.

Le ciel s’est embrasé
Des fonds marins sont montées
Les céramiques de l’antique commerce
À parcourir le labyrinthe
Au cœur des cathédrales
Accueil vestibulaire du souffle du dragon
Culbutant à propos
Les fresques enturbannées de l’oubli
Mon fils en parousie.


1741

Raconter une histoire

Raconter une histoire
Fait sourire
Pour éviter d’avoir froid
L’hiver venu
Lors la souris menue
Se glisser sous la plainte.

Avoir vu le jardin de son enfance exploser
Quand le marronnier de Versailles
A été arraché
Par le petit cousin
Sur le chemin du château
A portée de main du bourreau.

Comment changer
Si ce n’est
Par adjonction d’un élément extérieur
Dans la souffrance de n’être plus ailleurs
Sans la lumière de l’empathie
Au chagrin qui l’habite.

Être soi l’Ange
À nous couper les ailes
Corde nouée autour du cou
Caché oublié
Sous des héritages invisibles
Au sortir de l’impasse.

Sans plus de mémoire
En exil
Aurons-nous encore la force
Ne serait-ce que d’un iota
De retrouver la chaleur de l’enclos
Sans l’utilité de se lamenter.

Brutale réalité
D’il était une fois
Le sens à découper en confettis
L’orgasme des nuits fauves
Remontant du marigot des origines
Avec persévérance.

Prudence équarrie
Sous la poussée du passe-partout
Ivresse de sciure
Sous la dent de luxure de la lame
Ouvrage bien fait
Hors la tornade des jours meilleurs.


1740

Accalmie de la Tragédie

Cette accalmie
Du temps des groupes identitaires
Où être chez soi
Venait nous enjoindre
À piétiner le sentier de l’empathie
De nos souliers cloutés
Datant de Mathusalem
L’illustre multiséculaire
Resté en cataplexie
À attendre le renouvellement de l’offre.

Et offre il y eut
De beaux habits pas chers
Venant d’Asie et d’ailleurs
Au synoptique de l’avenant
Rencontre millésimée
De la pauvreté et de la consommation
Havre réfractaire de l’exploitation
De l’homme
De la femme
Et de leurs enfants.

Calqués
Différenciés
Ramenés à des personnalités
Nous fûmes fumure odorante
Pour les manipulateurs de l’ordre
Engeance vespérale
Soucieuse de glisser
Le bien et le mal
Dans la boite aux lettres
De l’aimable vérité.

Il pleut
Et ne peux circonvenir
Le passage des nuages
De dessus la narse aux sphaignes sèches
Commisérations advenues
Arrachant par petites morsures
Le corps béni du Saint-Esprit
Entre la scintigraphie et la palpation mammaire
De l’oblongue parousie
D’un millefeuille de fête paroissiale.

Pile dans le mille
Coudées franches
Le plancher des vaches
Recèle les os des disparus
Pour joindre la Tragédie
Aux pleurs des officiants
Gentes personnes ayant traversé l’océan
Pour se mettre à merci
Des retombées radioactives
Du meurtre des Atrides.

Au bicarbonate de soude
Nous serons tous prêt
À morigéner le sale et le pas beau
Quand dehors il fera beau
Maigre caresse rédemptrice
Posée sur le râble des souvenirs
Sans que le permis de se bien conduire
Soit offert en grande pompe
Gargouillis métonymique
Dans l’ombre de nos entrailles.


1739

Les mots se tissent

Les mots se tissent
Un matin sur un autre chemin
À parcourir avec soin.

Passementerie de l’ouverture à autrui
Sur la ligne d’horizon
Prospère la vision.

Fissure écartelée
En bord de précipice
Tels haruspices en service.

Mangez rotez
Mais surtout ne jeunez plus
Le diable pourrait sortir de sa boîte.

Fraîche exhumation
À l’aube consacrée
Affouage abouti.

Prime d’abord
Quand mille sabords
Écornent le souvenir.

Pèle mêle des mottes d’herbes sèches
À gogo
Que la passion équarrit.

Douce verdure
Aux larmes disparues
Par de multiples incartades.

Épuisette posée contre la murette
Un saut de puce pour espérance
Que le beurre ne soit pas trop rance.

Plume allumée
En pensant à autrui
Cératine fraîche.

Figurine à portée du cœur
Naguère fortune d’Épinal
À la courte paille destinée.

Énorme bonhomme
Sous les arches du cloître
Portant onction après l’accident.

Épuiser le corps
Suivre la nuit de l’esprit
Dans le fourmillement des instincts.

De jouer le jeu
Faconde des facondes
Moi moi moi.

Clepsydre enfoncé dans le sable
D’une mission le temps
Entre les doigts du mécréant.

Face à la lune
Le soleil en rupture
Fera sien le coup de sabre du destin.

Figure chamarrée
Du doute l’essaim
Rejet aux écoutilles des guirlandes d’antan.

Reflux sensible
Des pissenlits d’avril
Aux commissures des dalles de béton.

Se baisser s’embrasser
Tourner en rond cul à cul
Au diable l’avarice.

Et de rire
Photographe de la honte
Sous la pluie drue martyrisant la terre molle.

À cesser de se raconter des histoires
Permet à l’impétrant
D’être exécuté en place de Grève.

Miracle des astreintes
À rendre son nom insigne
Permet de prendre café en toute tranquillité.

1738

La présence à ce qui s'advient