J’aime les femmes face à la lune, leurs silhouettes découpées dans l’argent des nuits, comme on trace une ombre au charbon sur un mur blanc. J’aime leurs yeux de chattes, pupilles dilatées où danse l’éclair d’un rire, griffe douce sous la soie des paupières. J’aime leurs pattes de velours, ces pas feutrés qui effacent les frontières entre le réel et le rêve égaré. Elles permettent des flâneries dérisoires, ces marches sans but où l’on se perd pour mieux se retrouver dans le creux d’un regard. Maîtresses des reproductions de la chair et de l’âme, elles sculptent l’instant, le suspendent, le transforment en une mélodie sans notes. Harenguières des halles, leurs voix portent les cris des marchés, le poids des mots échangés contre des promesses. En leur anatomie féline, le charme et l’esprit s’épousent, s’enlacent comme deux amants sous la lune. Unissant terre et ciel par leurs antennes dardées vers l’invisible, elles captent l’écho des mondes lointains, ces fils invisibles qui les relient à l’éternel. Être de lumière au fourreau de dentelles, elles dansent entre ombre et clarté, portant en elles l’aube et le crépuscule. Tête pensante aux doigts de fée, elles tissent des sorts avec des riens, des sorts qui guérissent ou ensorcellent. Pourvoyeuses de sensibles caresses, leurs mains sont des nids où se blottir, où l’on oublie le poids des jours. Tenant salon en leur chambre ensoleillée, elles y reçoivent les rêves et les idées folles, les y font danser jusqu’à l’aube. Réveilleuses du petit enfant en soi, elles soufflent sur les braises endormies, ravivent les jeux d’autrefois. À l’intellect supérieur cinglant vers les hautes neiges, elles grimpent, légères, vers les sommets de l’esprit, où l’air se raréfie et où tout devient possible. Obligeant à plonger dans l’héraldique au secret de leurs armoiries familiales, elles révèlent des blasons oubliés, des histoires cousues de fil d’or. Mettant la corde au cou ou le fil à la patte, elles choisissent leurs chaînes avec grâce, ou bien les brisent d’un éclat de rire. Tenancières du grand jeu du bonheur, elles en distribuent les dés et les cartes, avec une malice tendre. Compagnes joyeuses d’une quotidienneté soutenue, elles y glissent des éclats de magie, font de l’ordinaire un festin.
Les andains que l’on retourne avec le râteau — la terre craque, se soulève en mottes lourdes, comme un dos qu’on épuise.
Le cri de l’alouette perce l’aube, aigu, presque un reproche, avant que le soleil ne brûle la peau, qu’il ne la marque au fer rouge d’un midi sans pitié. Les mouches, les taons, bousillent le silence en un bourdonnement sourd.
La sueur coule, salée, trace des rivières sur les joues, mélange de fatigue et de résignation.
Au loin, le tonnerre gronde, annonciateur d’une colère divine.
Le ciel s’obscurcit, se charge de nuages lourds, comme un manteau trop grand qu’on aurait jeté sur les épaules du monde. Le vent se lève, d’abord timide, puis violent, siffle entre les herbes, fait danser les tiges de foin comme des marionnettes désarticulées.
La pluie tombe à grosses gouttes, frappent la terre avec un bruit de tambour, transformant les chemins en ruisseaux boueux. L’odeur du foin mouillé monte, chaude, âcre, enivrante, rappel d’un été qui s’effrite. On se réfugie sous le frêne, ses branches en parasol, ses feuilles qui tremblent sous l’assaut.
L’averse devient drue, le vent se déchaîne, arrache les andains, les disloque, les disperse en une danse démente.
Le foin s’envole, tourbillonne, forme des spirales folles dans le ciel bas et gris.
On ne voit plus rien, plus que l’écume de l’orage, plus que la fureur des éléments.
Puis, lentement, la tempête s’apaise. Le vent expire, la pluie se fait murmure.
Au sol, un géant de foin gît, jambes et bras écartés, comme un soldat vaincu. Ses yeux — deux braises — brûlent encore dans l’ombre.
C’est le dieu velu du mauvais sang, celui qui naît des colères anciennes, des haines enfouies, des injustices trop lourdes.
Des flammes jaillissent, léchant le pré, emprisonnant la contrée dans un suaire de feu. Et quelque part, une voix d’enfant demande, perdue dans le chaos :
« Maman, pourquoi ils ont fait ça, les méchants ? »
Le géant de foin ne répond pas. Il brûle. Et le vent emporte les cendres, vers d’autres étés, d’autres orages.
Suivre le torrent, c’est obéir à l’appel d’une voix sans corps, un écho qui gronde sous les pierres. Il trace son sillon comme une cicatrice dans la montagne, et nous y glissons, pieds nus sur les galets froids.
Une ouverture dans la montagne — une bouche noire, béante, qui avale la lumière du jour.
On s’y engouffre, le souffle court, les mains tendues devant soi comme pour deviner l’invisible. Marcher dans le souterrain. L’obscurité est une peau épaisse, humide, vivante.
On y avance, guidé par l’écho de nos pas, jusqu’à ce que, sur le mur suintant, un visage se dessine. Ce n’est pas le nôtre. C’est celui de l’ombre, ou peut-être d’un dieu oublié, aux traits rongés par le temps.
Ses yeux luisent, deux braises dans la nuit, et on comprend : ici, tout se répond, la pierre, l’eau, et nos silences.
La confiance ? Elle est ce fil ténu qui nous relie encore à la surface.
On serre les dents, on avance, jusqu’à ce que, soudain, Déboucher sur la grande prairie.
Le vent s’y engouffre, soulève les herbes, emporte nos dernières craintes.
Le soleil, lui, tombe en pluie dorée sur nos épaules courbées.
Un cheval noir broute au loin, indifférent. Il lève une oreille, comme s’il écoutait le chant des sources sous terre. Alors, on ose. On lève les yeux vers le ciel, ce drap déchiré où se mêlent nuages et prières.
Le vent nous porte, le soleil nous caresse, et la terre, sous nos pieds, nous reconnaît enfin.
Le vent écrit sur la peau du temps Les signes qui dansent avant de s’effacer Mais qui donc lit ces éclats ?
L’invisible murmure Il habite le silence Les replis de l’âme Où germent les rêves distendus Les vérités vraies Qui n’ont pas besoin de preuves.
Un retournement soudain Le ciel se fait terre La terre se souvient du feu qui l'a faite.
Et la force ? Elle est là Dans l’attente Dans ce muscle du monde qui bat Cette pulsion obscure Ce rythme qui porte la vie comme une offrande.
Regarde Le beau n’est pas dans les courbes harmonieuses Mais dans l’effort Dans la lutte vertueuse contre l’oubli Il est dans la tranquillité qui naît Quand on a tout donné Quand on a tout perdu Et qu’on se relève.
L’essentiel est vrai Parce qu’il est nu Parce qu’il saigne Parce qu’il respire encore.
Et moi je marche entre les deux Entre ce qui se voit et ce qui se devine Entre l’écorce et la sève Entre l’instant et l’éternel.
Carrousel des mots Du bel enfant Qui par le dévers Ficha la flèche Caresses lasses En l’ardente cible mobile.
Les roulements du tonnerre Bercent les ronde-bosses Droits sortis de terre Roues sans chevilles Inaugurant la voie de l’être Brève épure en cœur de l’été.
Visibles et invisibles Passent et repassent Avec force tressaillements Les pensées pures En charge du renouvellement des générations De l’ordre et de la lumière.
Au plein emploi de soi Vierge à l’enfant adjuvante Au mirage des intentions À l’admonestation des mauvaises pensées À l’arrêt des génuflexions.
Pour te dire Que la belle vie rebondit À tous les carrefours Et que l’âme contenue ou pas Se fond dans la Désirade des fonctions.
Prenez-place Accomplissez l’œuvre des dix huit cierges Pour élever la foi du charbonnier Par des chants incandescents Jusqu’aux cintres de la croisée.
Fissures au cœur Les genoux tremblants Gorge serrée Priez pour ceux qui attendent La dernière onction.
Il écarta les piliers Et chues sur la dalle surannée Les croyances et bénédictions À point nommé Le jour de l’Élévation.
Les prés reverdiront Parsemés de jonquilles et de narcisses Autour du lieu sacré de notre enfance Où la sortie en procession Fit frissonner les peupliers.
La crypte ouverte pour l’heure Les gerbes de blé furent jetées Dans un bruissement de paille Reflet chatoyant de la Saint-Jean Contre la solitude des sans-lois.
Grimoire déposé sous le porche Engendre vertige des mots Contre les parois couvertes de chaux Éveil en fin de chapelet D’un soupir de satisfaction.
Finalement nous vîmes venir à nous Les enfants de l’aube Enclins à dévaler bruyamment les escaliers Pour offrir leurs doux visages Aux images pieuses de la tradition.
Engoncés dans l’alcôve Hasardant une main chaude Sous le vêtement découvert Ils eurent bien du courage De porter en paradis le délicieux ouvrage.
Recluse au milieu du pont Elle reçut l’enfant-roi À midi moins le quart Sans que les gardes interviennent Énigme couverte par le silence des agneaux.
Apaisé Le matin gris des convenances piétiné Il promit de ne plus émouvoir Les officiants et pèlerins du dimanche Prompts au sacre du printemps.
C’était un soir Comme on n’en avait jamais vu Un soir meilleur et médiocre à la fois Pour les vers luisants du fond des âges Jusqu’à épouser Les manifestations de la beauté.
Dans une autre vie Ils s’étaient remis en marche Avec pour but le bonheur Mais que cette fois-ci Ce serait vécu dans la vérité Un pas de plus vers la bizarrerie aimable.
Le futur était leur longue marche Où capable du pire Ils s’étaient enquis du passage de la crevasse Source de renouveau Pour ces êtres de savoir Prêts à réintégrer leur nature véritable.
Ils ne mourraient pas Juste un peu malade Quand leurs occupations habituelles Les terrassaient en fin de journée Où bien malgré eux Il fallait retrouver la maison.
Ne vous éloignez pas du bord Sachez tenir tête droite Devant les choses singulières Soyez ferme devant le plaisir charmant La joie est à ce prix Hors de la preuve point de salut.
Prendre n’a jamais laissé l’autre démuni La route est longue et déjà là De sorte que bien penser Légitime le porteur d’esprit Jusqu’aux portes de la vertu Manne aux petites lumières vibrantes.
Petit Pierre en pendulaire A monté rose blanche à la main Le chemin de Palente Sans que surgissent Nuitamment Les ordres en capuches Poussières de hasard Des brimborions de l’esprit Au déroulé de nos pensées.
S’il vint C’était déjà demain Surgit sur le devant De notre maison de paille À ne pouvoir saisir la poigne du destin D’une raison de pacotille Élan gourmand d’un recul des instincts Hors saison sans que revienne La flèche du passé.
Sériée dans le verbiage des hautes terres La ville aux portes noires Se tenait sombre partisane Aux alentours du cercle de feu Jouets des mille et une nuits Rejetés en bord de rivage Sacs et barriques crevées Laissant à vau l’eau Le cartulaire des heures vécues.
Prête-moi ta main Dame blanche Ressurgie sous le dais du drap d’or Le cœur essaimant au hasard La poudre des occurrences Mots de prêt-à-porter Vacillant de prime d’abord Sous la charpente des granges Lunules ouvertes aux onctions du soleil.
Revenu de l’enfance Enserrant par le licol Les monstres des profondeurs Il est passé virevoltant Mufle humide et œil d’Aubrac Le chapeau circassien sur le crane À pourfendre Diction claire d’un franc-parler Le roc barrant l’accès à la cérémonie Des mots ardents du buisson des merveilles.
Le ciel s’est embrasé Des fonds marins sont montées Les céramiques de l’antique commerce À parcourir le labyrinthe Au cœur des cathédrales Accueil vestibulaire du souffle du dragon Culbutant à propos Les fresques enturbannées de l’oubli Mon fils en parousie.