Vivre noir et mourir blanc

 
Se ferme l'opercule du bulot   
sur le sable   
aux bulles savonneuses   
caresse du temps qui passe   
au creux des vagues lasses   
valse lente   
narines dilatées   
conques marines ahanantes   
la main effleure la levée des voiles   
sous la vergue tendue   
note métallique du piano   
silence racé   
sagace errance   
d'avant la venue de l'ange   
à la mine chafouine   
sous la pluie de pétales   
que le vent éparpille   
mille baisers à l'encan   
pour les pigeons de l'automne   
brasier rassemblant   
au sortir de l'octroi   
l'envol clair de ce qui fût.         
 
Mourir blanc vivre noir.      
 
 
535

Sur le front bleu de ton enfance

   Sur le front bleu de ton enfance    
par les passes sombres de la nuit   
un œil s'est posé   
petite flaque d'eau salée   
sur tes lèvres ondulées   
que le vent pousse   
frêle caresse   
à peigner tes cheveux bruns   
à la base du cou   
et franchir d'un geste   
le fond de l'univers .

Ô ma femme aux reins creusés
sorcière feinte   
danse en rond   
au sacre de l'automne   
je te hume   
et me perds au lacis de tes bras et jambes.   

  
533

Je roule le tapis de prière

   Je roule le tapis de prière   
hors la nuit noire    
point de faux semblant   
juste la musique de l'ancien soleil blanc   
cet amoureux à la colonne vertébrale fécondée.      
Je calme mes ardeurs   
sans que se brise l'œuf blanc   
sur les rails du dogme   
loin des codages cérébraux   
au reste peu demandeurs.      
Je distingue les essences subtiles   
au milieu des pensées immondes   
et transforme le vacarme en musique intérieure.     
Hors la vie quotidienne   
point de transformateur.   


534

Me dis que la parole poétique

 Me dis que la parole poétique 
 c'est comme la mer   
 giboyeuse de rêves   
 et racleuse de mots   
 lorsqu'elle griffe la côte.      
 
 Et si c'est de nuit   
 que la foi chancelle   
 et qu'un vent froid brasse l'écume   
 les hurlements des marins en détresse   
 se font entendre dans les criques   
 chapelles ardentes des trépassés.      
 
 Rare et obstinée présence   
 de cette nécessité du poème   
 révélation quotidienne
 à ne pas manquer le rendez-vous   
 percée magique des mots de braise   
 dans l'âtre aux éructations aiguisées.      
 
 Je vous aime ma vie   
 d'humbles existences affublée   
 dentelles du jour
 que des mirlitons dévorent   
 telles les perles de verre   
 dans la lumière clignée du matin. 
 
 Ne vous affligez point   
 il est une poupée malmenée de l'enfance   
 abandonnée sur le trottoir   
 que le passant ramasse   
 lambeaux de tendresse écrue   
 transfigurant celui qui la regarde.      
 
 Les tambours de l'automne   
 ont rassemblé les murmures   
 et claque aux marches de l'univers   
 la vision stellaire   
 des officiants du cercle sacré
 que l'amitié révèle en échos.      
 
 Viens contre l'arbre   
 et le sais par avance   
 que la gerbe des flûtiaux courroucés   
 par la plainte insensée   
 construit le décor   
 de nos retrouvailles naines.      
 
 
  532

Tu entrerais en faisant tinter l’éolyre

 Tu entrerais   
en faisant tinter l'éolyre   
et le ciel s'ouvrirait.   
  
L'écureuil dans l'amandier   
de branche en branche   
évoluerait avec agilité.   
  
Tu me donnerais des nouvelles   
de là où tu es   
pour que nos mains se joignent.   
  
Je t'entendrais légère   
gravir l'escalier   
très haut jusqu'à l'aube.     
 
Tu m'indiquerais le chemin   
des joies et des peines   
toi mon aimée. 
    
Ton ombre aurait la tendresse   
des matins de printemps   
près du canal de notre rencontre.     
 
Et si le soleil perce les nuages   
il y aurait grand gazouillis   
parmi les peupliers.   

  
531

Cette joie d’exister

   Cette joie d'exister   
d'affirmer   
de faire naître   
d'adapter   
d'exprimer.      

Cet acte par lequel   
exister   
entre le terme et l'inertie   
en intégrant les limites   
le revers de l'existence. 
    
L'existence donnée   
une fois pour toute   
sans nous prévaloir de la présence   
est piètre chemin   
et transformation de la joie en souvenir.      

Notre situation ne cesse de changer   
la présence est en rapport   
avec les choses existantes   
et qu'elle demeure à conquérir   
irréductiblement.      


529

Je muir

 Je muir je muir   
 et ne puis retenir   
 les pleurs de la nuit   
 les nuages en leur course   
 le craquement des coquilles d'œufs   
 l'essence des choses   
 la couleur de l'enfance   
 le miel des estampes   
 le milieu entre deux excès   
 l'inaccompli de la perfection   
 la poigne du destin.     
 
 Me fait vivre   
 et retiens   
 la générosité de la joie   
 toute mesure à l'unisson   
 visant l'utile   
 par un effort constant   
 par dedans et dehors   
 être ad libitum   
 le plein et le délié   
 l'ambre des mers du nord   
 et le corail des mers du sud
 chair de nos cœurs.         
 

  530

L’œuvre est vie

   Au suivi des ans 
 il n'est de trace salvatrice   
 que la rupture avec la frilosité de nos habitudes.
   
 Par temps de vicissitudes des choses humaines   
 les vainqueurs prennent la place des vaincus   
 et les vaincus la place des vainqueurs.   
   
 Il n'est d'annonce mémorielle   
 que le pas de côté   
 qui nourrit notre enfance.      

 Passer sur l'autre rive   
 n'évitera pas de tirer des bords   
 pour enfler le désir.      
 
 Mon bateau est de voiles tendues   
 entre les remous et les coups de vent   
 disposé à cueillir la chair qui défaille.  
    
 L'œuvre est vie.


  528

Si belle et douce et calme

  Si belle et douce et calme.    
Et si profonde aussi.   
La femme reflète bien plus de choses que l’homme ne peut peut saisir.      

L’homme saisit ce qu’il peut.   
Il saisit pour enfouir.   
Il saisit les épreuves qu’il traverse et construit en conséquence un monde d’expériences qu’il anime pour ses besoins aux fins d’exister, de se dire qu’il existe, de montrer qu’il existe.   
Son entêtement à se faire voir, à sortir de l’anonymat, l’oblige à charger le trait de ses représentations, à saillir.   

Alors ceux qui restent aux marges du festin développent un manque, une insatisfaction et un ressentiment.   
  
La femme, elle, agit avec son corps.   
Elle est mère des instincts de protection et donne la vie de chair et de mystère.   
L'avènement de l’être dont elle est matrice marque son territoire et l'immense mémoire des choses vécues. 
Les souvenirs, elle les laisse à l’homme.   
Elle n’a que faire des faits de société entendus, remâchés  et dont le fumet structure l’histoire. 
Elle est la terre et c’est dans cette terre que le mystère s’incarne.   
Elle qui paraît alors être à l’origine de la vie garde en mémoire ce que la vie devient. 
Elle est aussi la réceptrice des choses d’ailleurs, d’au-delà de notre entendement. 
Elle est propitiatoire.   
A la vie à la mort, les gouttes de son sang sont celles de toute l’humanité, elles sont l’effluve grasse de la vie en va-et-vient d’elle-même. 
Et quant il y a naissance, le goût et les odeurs prennent la suite de l’idée et du concept que l’homme pouvait en avoir.   
Elle origine, elle reçoit et fabrique le don de soi en accueil du plus grand que soi.
Elle consume et détruit l’imagerie qui la précède pour se porter en éclosion devant la main de l’homme.   
C’est ainsi qu’elle peut se fondre dans notre monde, dans notre société patriarcale. 
Là, arrivée en expectative d’elle-même elle entre dans un bain de reconnaissance pour autrui, mais à quel prix.   
Toutefois sa puissance tellurique, sa quête obstinée à manifester le fond des choses la fige et la vision qui l'anime alors  l'engage par une posture cataleptique à devenir la proie des loups qui la dévoreront pour l'acquisition de davantage de connaissances.   

Elle est la gardienne du seuil, elle attend l'homme qui se souvenant de la tâche à accomplir saura l'engager plus avant sur le chemin vers une parousie d'éternité. 
    
Elle stimule l'homme, le pousse à se différencier en l'obligeant à ne plus taguer les murs de ses cités par crainte de se voir effacer. 
Elle initie l'homme à sa propre grandeur. 
          
L’homme n’a de cesse que de posséder la femme, de la contenir dans sa fragilité, de la maintenir sous le joug d’une relation inégalitaire favorable à sa domination, à son plaisir, comme s'il pouvait arriver seul à vaincre ses démons. 
L’homme a peur. 
    
La femme brûle, elle est feu et sa flamme peut monter si haut, que l’homme vibrant qui l'accompagne avec respect se souvient ; enfin il se souvient !   
  
L’homme explore ses gouffres par la création, il cherche à donner forme à ce qu’il prend comme une apparition. 
Il est alors hors de lui.   
Il jongle avec son imaginaire.   
Il lui faut donner le change.   
Il plonge dans un flot récriminatoire d'encombrantes pensées ourdies de cristaux provenant des pleurs de l'aube.   
Il œuvre, il peint, il fait de la musique, il chante, il est poète, toutes choses qui ne peuvent que contempter le déjà là, le déjà vu, le beau, qu'il offre aux adorateurs du "même". 
 
L’homme remplit son logis d’or, de pacotilles, de soieries, de sons et de lumière artificielle pour faire de l’effet en surcroît des pouvoirs vrais de la femme.   
Pour palier à l'altérité de la femme il crée l’éphémère, le possible, l’illusion.   
Il bat la campagne jusqu'à plus soif. 
Il impose à la femme ses propres critères dont ceux de la séduction, d’une forme de beauté qu’il espère voir devenir un principe fondateur, une direction pipée par les jeux de l’amour d’opportunité.   
L’homme tente de s’ouvrir à la présence, à être davantage dans le réel, au bord du gouffre, de l’insondable, là où se fait le rien, le vide, hors des illusions perdues, lui qui ne peut jouir que du regard de l'autre.   

Obstiné dans l'idée de faire ses preuves et d'assumer des responsabilités il évite la source des origines.  Il est dans la nuit de l'âme.   
Loin de lui la pointe de la lucidité.   
L’homme, ce mal-aimé, se repaît de virtuel en quête d’une représentation de ce qu’il pressent comme réel et ne connaîtra jamais l'autre, l'âme-sœur.   
L’homme ne se reproduit pas ; il reproduit les conditions de perpétuation de l’espèce en espérant que l’environnement sécuritaire social qui le précède fera le reste jusqu'aux portes du connu.   

Dans les marais recouverts de sphaignes sèches, dans les brumes, il entend le chant des femmes, au loin , comme un murmure alors qu'armé d'outils de découpe il se révèle inopérant devant les formes blanches aux multiples dimensions. 

A trop savoir, à être constamment à l'affût de vouloir comprendre et juger, il se pourrait que nous installions des leurres et passions à côté du cercle des mystères dans lequel personne ne pénètre.   

Que nul n'y entre sans s'être purifié, il se pourrait que nous soyons dévorés.   

L'homme doit réintégrer son propre corps et prendre la femme comme initiatrice. 

    
527

Petite rose des allées à la française

   Petite rose des allées à la française   
était venue par dessus le baldaquin   
tripoter des idées vieilles comme ses chausses   
tandis que par le bas   
se faisait la lessive des corps.   
  
Ça bougeait   
ça geignait   
y'en avait plein les esgourdes   
et la pluie par dessus ça   
tirlipotait un accompagnement fin   
rythmant le ahanement des cavales   
éperdues de liberté   
sur les plateaux ourlées d'herbes rases. 
    
Petite rose mis ses lunettes   
et tout redevint rose   
les fruits   
l'encorbellement des fenêtres   
le chat qui passait par là   
le klaxon du voisin   
l'air même sentait la rose. 
    
Fuir   
non pas   
plutôt se joindre   
telle musique de Lully   
clavecinant sur l'heureux événement    
aux frissons escarbouclés   
des mirlitons de l'enfance   
qui nous mis tous à facettes   
nous les yeux du cyclone   
en proie au passage de témoin. 
  
Petite rose mesure tes pas   
cela ne durera qu'un temps   
femme viendra   
parée de tendresse   
sans esprit de vengeance   
accoucher l'Esprit   
murmure primesautier   
écornant la barrière de corail   
d'une langue   
rose   
en pâmoison du lagon   
royaume intérieur   
où naître et renaître   
dans l'accueil à ce qui vient.     

 
526

La présence à ce qui s'advient