La Furée

M'en a-t-on dit de cette époque   
d'où famille éclatée   
les blessures saignent encore.    
 
A la Furée   
il y a de gros pavés   
jointurés par de la bouse.    
 
Quant il pleut   
l'eau s'accumule en bas de pente   
près du parc aux moutons.   
 
Le portrait de l'Ancêtre   
a été décroché depuis belle lurette   
quant le Maître est parti à Paris avec la bonne.      
 
Un temps mon aïeule a relevé le défit   
de mener la ferme   
avec Marius le commis et Jeanny.      
 
Les enfants sont pensionnaires   
à l'école des Frères   
un éternel hiver.      
 
Le veau est mort cette nuit   
écrasé par la Parise   
cette vache Aubrac sans lait.      
 
Papa a emporté les économies   
il ne nous donne plus de nouvelles   
et je ne sais où il sera enterré.      
 
Je pleure parfois   
dans mon lit sous la soupente   
et pense à mes sabots que je n'ai pas décrottés.      
 
Je serai là plus tard   
à écrire ce qui s'est passé   
tôt le matin en écoutant l'horloge à balancier.      
 
Ce sera comme avant et après   
aux riches heures d'un conte de fée   
aux allures de tragédie.      
 
Tracer la route des airs   
comme les oiseaux migrateurs   
ramène à la maison.      
 
Un peu plus bas à Féniers   
les cousins sont mieux lotis   
il y a de l'huile pour la lampe   
et du pain le matin   
quant les cloches sonnent     
dans les ruines de l'abbaye   
entourées d'un grillage   
pour que les rares touristes de passage   
ne prennent pas de pierres sur la tête.      
 
Au petit jour les oiseaux chantent   
pour que vite aller aux champs   
recueillir le silence.      
 
 
890

L’ami du chemin

Enfoui sous les feuilles d'automne   
se soulevant au vent venant  
irisé d'une lumière diaprée   
quand ciel et nuages se la jouent   
l'enfant du paradis   
surveille en dansant   
la marelle circassienne.      
 
Enfoui sous les feuilles d'automne   
un arum      
enveloppé d'un mucilage frais          
que des mains de caoutchouc   
révèlent par touches successives   
telles caresses à remonter le temps     
se pavane à merci du risque.          
 
Enfouie sous les feuilles d'automne   
la brume intronisait le mystère   
formant cocon   
d'où sortaient à mesure du Souffle  
mille flammèches   
consumant sur le tard   
la parole et l'oubli de l'Ami.      
 
Enfoui sous les feuilles d'automne   
affranchi de la gravité   
le temps presse au mur de l'Invisible   
ouvrant sur l'Infini   
alors que frappe à la porte   
l'Homme nouveau   
silhouette de lumière ombrée de cendres odorantes.      
 
 
889

La sourde oreille

Au démêlé des mèches blondes  
la voix sourdille   
tel papillon d'or.      
 
L'archet grimpe aux cintres   
des voilages robes de nuit   
qu'accompagne le frisson de la page que l'on tourne.      
 
À l'enfant du mystère révolu   
à l'étang aux douces ridules   
ces marques d'affection.       
 
Je veux enfin dire la vérité   
des femmes aux amples tabliers   
dont la main partage la clé du jour.      
 
Il y eut captation des élans   
dans la fissure d'un ciel de grâce   
augurant l'incartade majeure.      
 
La plus chuintée des adresses   
ne calmera pas le chant   
des innocences bafouées.      
 
Que faire    
en ces temps de déclivité de l'âme   
que de tordre l'horizon.      
 
De la lumière du sang des justes   
monte la plainte bleutée   
de la souffrance.      
 
Au froid de l'autre rive   
s'amoncellent les contacts   
du visible et de l'invisible   
aigle à deux têtes aux portes du Royaume   
montrant serres blanches   
en partance   
sans que la destination soit établie.      
 
 
888
 


Ma petite ma mignonnette

Ma petite ma mignonnette   
te conter ce qui m'arrive   
dans cette vie   
où poussant la poussette des enfants perdus   
j'entrevis les lourdeurs qui m'enserraient.      
 
A chaque secousse   
la vibration était plus forte   
pour que le double que je suis   
se dessaisisse des moulures de l'esprit   
bordurant les terres inconnues.      
 
Dans l'herbe haute de l'automne   
avant les froids qui gèleront les cynorhodons   
mes pas froissaient la prairie des amours   
où parachever cette quête ajourée d'imperfections   
sans que les feuilles du frêne frémissent.      
 
Les cloches sonnaient   
les pas se pressaient sous le porche   
ce lieu des épreuves attendues   
où désapprendre la routine du mal   
et pénétrer la zone du tout droit de l'être profond.      
 
Les collines seront ombrées de vert mature   
le ciel sera rose   
au soir du  destin nos corps chancelleront  
en percevant sur la table des orientations   
les huttes côtières de notre enfance.     
 
Je poserai mes bagages
et ferai un grand feu
de mes impuretés mensonges et égoïsmes
pour que l'embryon nouveau
tapi en lisière du bois
paraphe le départ du poète
puis se lève sur le chemin du grandir de soi
pieds nus et en silence
comme dans la chanson
où sortir de l'horizon
mène à joindre les cœurs.
 
Ma petite ma mignonnette
tu vois
une grande tâche nous attend
dans la joie de tous les instants
en contemplation du monde à venir.
 
 
 
887

Rue de la Corrèze

Blanche malice   
des cucurbitacées de l'instinct
elle allait chevauchant l'alezan
la lanterne à la main.

El Matador
avait garé sa bicyclette
au pied de la glycine
sans que hurle le chien.

D'un geste théâtral
il dégaina le poignard
à sa taille porté
pour rencontre à venir.

N'en déplaise
à certaines considérations
le caniveau était rempli
de moineaux pépiant et sautillant.

Courage fuyons
dissertait en catimini
une douce nuit
sur le point de prendre fin.

Jadis un nez protubérant
aurait été raboté
sans que le froid n'atteigne
la mansarde des amants.

Quelle étoile
frileusement pelotonnée
aurait pu soupçonner
pareil manquement aux principes.

Nuire ou ne pas nuire
alors que passe par la coursive
à point nommé
le hallebardier de garde.

Figée en sa grotte
à une lieue de là
elle décolla benoîtement
le pansement de son doigt blessé.

N'y pouvant mais
il approuva le geste
et ce fût dit
dans l'étrangeté de la situation.

Toujours ravissante
un sourire léger par matin clair
elle vint se ranger
pour le grand vernissage.

Un deux trois soleil
Maman était venue
Papa était là
rue de la Corrèze au réveil.


886

Le pantin magnifique

Sur la pierre moussue   
quelques cynorhodons   
des feuilles de houx   
une pomme de pin   
une coquille d'escargot   
quelques brins d'herbe   
du lichen.      
 
Dans le frais du matin
quand les mouches s'agitent   
le jour rosit   
instant de grâce   
le poème se réveille   
fleur bon la force du Souffle   
dans le grenier providentiel   
des males familiales.      
 
Il est unique   
ce dogme aux croyances irradiées   
ce goutte à goutte des urgences   
le pantin magnifique   
éloigné de la scène   
par soucis de vacance   
sans être saisi par le manque   
dans le silence de l'absence.      
 
 
885


Sonnailles des drailles

Me suis épris de la clochette   
sonnailles sur les drailles de l'esprit
à contempler la fertilité
des rencontres
de ma vie d'écolier.

Revêtu du grand tablier noir
aux liserés rouges
j'ai foulé l'asphalte
aux marrons ronds
de la cour d'école.


Du Souffle incarné dans l'instant
d'une rive l'autre
j'ai frôlé l'aile charmante
des œuvres du printemps
à cueillir incidemment.

En retard d'une saison
à la fermeture vacancière
me suis trouvé contre la pierre
à écouter le turlutu des alouettes
comme parole principielle.


Ai tendu le nez
vers un ciel qui se tait
au milieu du sanglot des narcisses
où se fondent à l'horizon

les violons de l'esprit.


884



Il est un temps où se retirer

Du pain un peu rassis   
du beurre agrémenté   
de sillons côtelés   
trempés dans la tasse   
comme descente en ramasse.      
 
 Mantille ajourée   
au dévers d'un mémo   
j'ajoute par le travers   
l'oblongue portrait d'Auguste   
grand-père aux moustaches occitanes.      
 
Du ventre de Madou   
extraire la coloration de ses joues   
au grand tamis d'Ernestine   
la mère énamourée   
de notre enfant Carmine.   
 
Richesse tendresse   
du chant mystérieux   
de ces yeux trompant la séjournée   
en ce lieu posthume   
éclos aux limbes de l'absence.      
 
Il est un temps   
où se retirer   
en tirant le cordon   
de la chambre des attentes   
mes sœurs en fenaison.      
 
 
883


Des manettes plein les yeux

Des manettes plein les yeux   
l'homme de poids est entré dans la boutique   
à farfouiller ce qui pouvait   
être collé sur un frigo   
aimant d'occasion sur le blanc chirurgical.      
 
Il s'est assis derrière la table   
sur la petite banquette   
pour de sa voix éraillée   
commander le menu des obligés   
en génuflexion devant sa faim.      
 
Ombilic des rêves   
ou adresse d'une brochure d'esprit   
la source s'est tarie   
faisant grincer la crémone d'argent   
des fenêtres mes sœurs.      
 
De plain-pied   
par l'ouverture châtelaine   
ai pris l'inexorable destin   
ces croyances aux mains moites   
pour cisaille à faire sauter les chaînes.      
 
Cette vie   
cette morsure   
je la dédie en forte lumière   
aux ombres sacrées   
de l'âtre généreusement offertes.      
 
 
882

Arrimé au présentoir

Arrimé au présentoir   
tête de pont au dessus des livres   
j'ai proposé mes lèvres   
au suçon du désir.      

Mains feuilletant les dentelles d'écrits   
je me suis approché   
masqué et yeux fermés
vers le quai des hommages.      

Dans la rue en déclivité   
slalomant parmi les passants   
avec une raideur d'enfant   
elle a disparu dans le matin-soleil   
alors que de raison je baisai sa main.      

Je l'aimai  
cruciverbiste des engelures   
sur le pas de porte   
à la portée d'un vent coquin   
faisant sauter les liens.      

Présence fraternelle et végétale   
enceint dans ce bâti de pierres grises   
je ressuscitai la palme d'entrée dans Jérusalem   
au vif-éclair   
d'une écriture de miel.      

 

881

La présence à ce qui s'advient