Ce carrelage fait d'hexagones rougis . Cette allée d'arbres bruissante d'un printemps pluvieux . L'escalier à la rambarde de fer forgé . Ce jour par dessous la porte de la chambre qui laisse monter les éclats de voix provenant de la salle du restaurant . Ces fenêtres avec leurs ferrures à l'ancienne . Ce volet de bois mal fixé qui bat contre le mur quant une rafale de vent se lève . Telle l'armoire avec sa vitre miroir d'un temps entreposé .
Être là à l'ombre des choses en place assis dans le fauteuil défoncé des entrelacs d'idées mal négociées enturbannant mes pensées souvenirs psalmodiés par une petite voix intérieure je pris mes cliques et mes claques boîte à images et carnet de moleskine pour aller péleriner aux effluves d'antan .
Froidure et pluie métamorphosaient le sombre de l'air en plein après-midi discret passage à cet état d'écoute permettant d'être dispos pierre sur laquelle bâtir la cité des frères Jérusalem céleste sans ses anges rendus visibles Jérusalem juste existante pour accueillir le marcheur d'âmes en quête d'un détour probable vers l'état prémonitoire des repentances en quête de souffle et de lumière sur lesquels chevaucher chercheur rendu à sa besogne l'arceau d'un jeu de croquets alors obsolète devant la maillet de la vacuité le fomentateur des rencontres désirées celles que la disponibilité sans attente permet de faire éclore même au déplié des heures creuses alors que monte d'entre les frênes et les ormes le chant froissé de pluie et de couleurs mêlées au jardin lumineux et parfumé phrasé de pleurs en printemps à la confluence des charges sonores d'une eau rageuse raclant de galets invisibles les marmites de géants .
De l'eau de l'eau à foison assignée au feulement incessant d'un chuchotis animal froissement d'une voix contre la paroi de basalte gouttelettes de perles au diapason d'un son guttural claquement des mains velues contre le roc ensanglanté.
S'élève la monocorde allégeance le faisceau continu la plainte stratifiée des écobuages de la cité .
S'exprime l'alphabet en ses dissonances ces frères dont la pratique artisane fut emportée par la burle vers la vallée des permissivités .
Seul le son d'une cloche par dessus le courant d'eau manœuvre à l'appel les hommes de la magnanerie alors qu'il fait encore noir par ce matin d'hiver à traverser ce pont de bois les sabots frappant de leurs ferrures le seuil de l'atelier .
Heureux événement que l'arrivage des ballots de soie hérissés de mille fils irisés hors la grossière toile de jute à l'arrêt comme hésitante d'entrer dans la goule où le mâche-menu des ferrailles associé au crissement des éraflures gargouillent du lissage des textiles fins . Maraude instantanée du garçon derrière le bâtiment ramassant vivement la musette pleine posée sur le banc poisseux du vestiaire le temps d'un saut dans l'ombre hors du ravin des attendus pour se retrouver ivre libre le cœur battant sur la sente caillouteuse hors la promiscuité du bas et haut les cœurs apporter en la chaumière sans feu les noires stries d'un à-jour imprimé sur le pourtour de son visage de châtaignes et d'oignons oings .
Message hors âge des floricoles levées d'esprit des génuflexions lasses sur le chemin des trois croix entre le Golgotha et la finitude de Marie .
Les femmes saintes seules admises à retenir par le bras les mâles de passage pour un sourire ameutés disparaître dans le taillis à la recherche de l'argousier qu'ils feront suinter sur la pierre des fièvres histoire de se mettre en marche sans compte à rebours sur le chemin coquillard .
Les femmes saintes seules admises en progression lente vers l'amour et la compassion chargées des brassées de genêts dorés à la mesure des hautes portes des granges enfouissant sous leurs amples jupes les crânes des trépassés les reins ceints d'une étoffe si rouge que le soleil levant de par son disque iridescent évoque le saint chrême de l'onction du mercredi saint celui des faiseurs de jours pour peu que la mise soit permise sur le suin safrané de la jument grise de maître Cornille ébranlé de plaisir à la vue de cette farine si blanche que le puissant déplacement de la meule pierre contre pierre fait s'envoler au gré des trilles du merle au petit jour d'un matin de mai .
De t’avoir
rencontrée me remplit de joie, toi, différente de moi et pourtant si proche .
Tu m’accompagnes
et me calmes lorsque le temps est à l’orage, que de noires pensées montent de
mes gouffres amers et que mes réparties sont excessives .
Tes fermes colères
que l’on pourrait croire feintes me sont le remu-méninges vibrant et salvateur
lorsqu’atteinte par un assoupissement de l’attention et de l’âme je balbutie de
vagues réponses devant le risque de la nouveauté .
Je t’aime, sans l’ombre d’un doute, que même notre arrivée conjointe sur une autre planète ne pourrait nous dispenser d’exprimer notre folle envie de chercher et de comprendre à tous propos ce qu’est la vie .
Je t’admire
au-delà de toute considération restrictive, d’une admiration dispose et large,
que même l’envol tardif d’un perdrix devant nos pas ne saurait nous distraire .
Et pourtant Dieu sait que j’aime les perdrix rouges qui de leur vol lourd et plat pourraient réveiller dans un sursaut salvateur le dormeur du val que j’ai si souvent tendance à épousé .
Devant notre
énergie d’hommes debouts chargés des possibilités de réalisation à venir, la
terre, notre champ d’activité, est si vaste, puissante et fragile à la fois,
sensible, amoureuse et réceptive, qu’il nous arrive même d’entendre le murmure
du commencement des commencements .
Ta parole tournée vers l’éternelle urgence à énoncer l’essence des choses me permet de poursuivre mon chemin, délié de toutes entraves, vers le clair ensemencement de mes jardins les plus lointains .
Tu m’accueilles
avec tant de générosité, de promptitude et de justesse que je n’ai même pas le
temps de te remercier. Dès que je te vois, je suis à l’affût pour te consommer
avec ma tête et mon coeur, et dès que je me consume, dès ce que tu m’offres
pénètre en moi, alors tu disparaîs, alors je fonds .
Tu es mère, grande soeur, ange et félibrige de mon coeur pour qui l’émoi que je ressens à ton égard est de suite transformé en « sens » clair et profond au service de mon engagement de fidélité à ton enseignement.
Toi, ma flèche lumineuse .
Et puis je t’ai librement
choisie comme étant mon amie alors qu’on ne choisit pas sa famille .
Et je serais toujours l’arc pour bander tes pensées réitérées avec force tant il est impérieux pour toi que nous les prenions en compte.
L’état du monde actuel en dépend .
Ton message passe.
Ta parole est reine. La fluidité de ta vision m’épouse. Les traces que tu
laisses derrière toi, je les recueille au plus fort de mes perceptions et de
mes capacités mentales pour les intégrer le temps d’une communion venue .
Ton visage est inscrit au profond de mon âme et pour peu qu’un souffle vienne à passer, aussitôt je me lève pour reprendre ce chant mystérieux qu’au cours d’une de nos premières rencontres je murmurais et qui depuis toujours m’accompagne lorsque je croise ta route .
Ton regard signe
les instances de ces lieux de paix et de convocation à la vigilance d’une
attentive flamme de pertinence .
S’il arrive de nous perdre quelques temps et que je te retrouve, aucun préambule n’est de mise dans le premier regard que tu me portes. Tu es là, je suis là, corps, âme et esprit prêts à la tâche qui nous incombe, ce grand oeuvre tissé de chaleur humaine, d’intentions de bonté et d’exigences de compréhension quant à notre posture à tenir dans nos temps si troublés .
Et si tu partais envoyage, sache qu’ici ou ailleurs il y aura de la place pour tes disciples, pour mes frères et soeurs en toi, afin de perpétuer le feu d’entre les eaux et le crâne, et nous entretenir de ce qui reste encore à faire .
Et puisque la vie
est quête et pélerinage continu, tu es le bourdon du pélerin, le précieux bâton
qui me soutient et avec lequel je calligraphie dans la poussière du chemin les
lettres sacrées de notre écriture universelle .
Sagesse. Le mot
« sagesse » vient du latin « sapere », d’où provient également
le mot « saveur ». La sagesse est l’art d’apprécier la saveur. Elle
marque une attitude très concrète, très réelle, et assez éloignée d’une
organisation conceptuelle élaborée. Il s’agit de trouver un art de vivre qui
permette de goûter la saveur de la vie .
Comment ce concept de sagesse se relie à celui, plus occidental,
de philosophie ; car philosophie veut dire « amour de la sagesse ».
Dans l’Antiquité les philosophes étaient des hommes dont on attendait qu’ils
vivent selon leur philosophie qu’ils enseignaient. Philosopher impliquait une
manière de vivre qui mette en harmonie la pensée et la vie .
Et puis au cours des derniers siècles, en
Occident, la philosophie est devenue l’art de construire des systèmes de
pensée, de les étayer, de les défendre et, dans des « disputationes »,
des discussions, de prouver leur suprématie sur les autres. Dans la Chine classique, un des
foyers de la sagesse du monde, celle-ci était conçue différemment ; ainsi l’on
disait que « le sage est sans idée, sans position, sans nécessité » .
Je pense qu’un sage est un être humain sans
qualité particulière, sans idée déterminée à l’avance, sans position à
défendre, parce qu’il veut rester ouvert sur la réalité, afin d’être frais et
dispos à ce qui s’advient. C’est par cette posture que le sage peut le mieux
refléter celui qui se confie à lui. La sagesse est donc à l’opposé de la
crispation. Elle est proche de la sérénité .
Le sage ne « croit »
pas ; il a la « foi » .
La « croyance » vient du latin
« credere » et dans cette famille de mots on trouve notamment en
français « crédulité », c’est-à-dire une manière de donner son adhésion
à des affirmations que l’on est pas capable de fonder rationnellement. Croire
c’est adhérer à certaines affirmations .
La « foi » vient du latin
« fides » et dans la famille des mots issus de cette racine il y a en
latin « confidere », qui a donné « confiance » en français. Un
homme de foi n’est pas avant tout un homme qui croit ceci ou cela, mais un homme
habité de l’intérieur par la confiance. Avoir la foi, c’est avoir confiance
dans la réalité ultime quelle qu’elle soit. Nous pouvons être habité par la
confiance et la foi sans véritablement savoir quel est le fond du fond du réel
.
Ne considérons pas la « croyance » comme
une crédulité, mais comme étant d’un autre ordre niveau de conscience que la
« foi . »
Et sur ce chemin, nous sommes toujours en train de
faire le premier pas. Quand nous faisons un pas, nous nous exposons à un
déséquilibre. Nous acceptons un moment de perdre l’équilibre de l’immobilité
jusqu’à retrouver un nouveau point d’équilibre, en remettant le pied par terre.
Alors qu’il n’y a rien de plus rassurant que de rester immobile, avancer un
pied devant l’autre, c’est prendre le risque de trébucher. C’est accepter le
connu pour aller vers l’inconnu, et ce, sans savoir à l’avance si cela nous
réserve joie et épreuve. A celui qui se lève et marche, s’ouvrira devant lui un
vaste espace, parce qu’en fonction du cap qu’il se donne – que ce soit la
vérité, le réel ou la sagesse – le « marcheur vrai » ne peut qu’aller de
commencement en commencement par des commencements qui n’ont pas de fin .
Le « marcheur vrai » est homme de ce
monde. Il ne peut déroger à l’engagement qui au détour de son parcours de vie
le convoquera à rentrer dans une histoire, à s’inscrire dans ce qui s’est fait
ou pas encore fait avant lui et qu’il pressent qu’il faut faire. Il lui faudra
prendre parti. Il lui faudra s’incarner pour contribuer à transformer le monde
.
Le « marcheur vrai » semble aussi en
dehors du monde. Il est en lui-même, pour lui-même, l’objet de sa réalisation
par une voie intérieure. Il est en prise directe avec ce qui le dépasse et
inexorablement avance vers l’innomable et l’innomé. Il donne et reçoit à mesure
du temps qui passe et des rencontres qu’il fait sans prêter particulièrement
attention aux conséquences de ses actes. Il est « présence » à ce qui est. Il est en
confiance .
Le « marcheur vrai » en quête de sa
réalisation se doit de dépasser la contradiction entre « l’engagement » et « l’intériorité » afin de se situer aux
portes du temple où « sagesse » et « connaissance » sont à la
fois différenciées et réunies. A ce point de son parcours, par un renversement
de perspective animé par la foi, il peut dépasser le niveau de réalité au-delà
duquel notre logique ne fonctionne plus. En effet, ce qui dans notre monde
habituel semble inapproprié, peut apparaître au contraire en consonance, quand
on change de registre, comme un nouveau niveau de réalité .
Il n’y a pas d’opposition entre la recherche de
l’intériorité et l’engagement dans la vie du monde. L’un est presque la
condition pour que l’autre ait une véritable efficacité. Celui qui resterait
presque toujours enfermé sur lui-même dans une espèce de quête sans fond
finirait par se dessécher sur pied car il manquera de l’alimentation de la
relation avec tous les êtres qui l’entourent. Et celui qui s’engagerait dans la
transformation du monde sans prendre le temps d’un retour vers son intériorité
profonde, celui-là au bout d’un moment pourra s’éparpiller, s’émietter, se
disperser, se chosifier .
Il est admis que c’est seulement par l’expérience personnelle que nous pouvons accéder à un peu plus de connaissance .
Mettre dans un
bocal tout le succédané des enseignements ne mène qu’à soumettre à l’épreuve de
la saumure la pureté de la quête en ses préliminaires ; ça chauffe, ça brûle
même, mais jamais ne parviendra à maturité ce chercheur des eaux obscures .
Tu n’attesteras pas de ton appartenance à quoi que ce soit, une joie illusoire pouvant se glisser entre ta parole et l’objet de ta recherche .
Sois vraiment toi. Au passage du gué, il y aura l’épreuve. Alors ne te raconte pas d’histoire. Et même, ne dis rien. Garde le silence. Vois, et tu seras vu .
Si viens à passer le voyageur aux sept chameaux chargés de tapis, de soieries, de fourrures de parfums et de pierres précieuses, et que celui-ci veuille acheter tes vieilles chaussures toutes racornies, c’est que ces chaussures n’ont pas toujours été les tiennes et qu’un autre les portera .
Il te reste alors
le chemin, et sois son obligé .
Ne sois plus la victime de ta croyance à être sur le « bon » chemin. Les grandes choses que nous puissions voir le seront par l’entremise des proches personnes qui t’entourent. Ta femme, ton homme, tes enfants, tes amis, tes voisins, te convoqueront à cesser d’être la victime de l’autre pour t’engager sur la voie de n’attendre rien .
Autant parler des pierres, des fleurs et puis des
arbres .
Je leur ai parlé .
Je fais parti de cette confrérie des jardiniers de
la création .
Je sais qu’il faut progresser les mains nues,
oeuvrer dans l’instant, dans l’obéissance à ce qui est, être à l’écoute, et non
pas s’affubler d’outils performants .
Et puis j’ai découvert que la nature parlait, et
en l’écoutant, j’ai découvert le silence intérieur de la communion, de cette
union de soi avec l’autre, que l’autre soit un minéral, un végétal, un être
animal ou humain, ou bien une entité naturelle ou cosmique plus grande que soi
.
Certes la nature ne parle pas français ou
japonais, ni un langage symbolique, mais elle s’exprime par
« résonance ». L’on se met en position d’attente sans attente, de
prière, de contemplation et le cerisier vous raconte une histoire, et le frêne,
une autre histoire, et le hêtre une autre histoire encore .
Avec les chrétiens, à Pâque, on touche le mystère
de la mort : s’il n’y a pas de mort, il n’y a pas de résurrection. Si j’amène
ma petite fille voir l’amande en train de pourrir, je ne lui dis pas :
« Regarde l’amande en train de pourrir », mais : « Regarde
l’amandier en train de naître ». Pour l’amande, c’est certainement un
moment terrible, mais cette amande donne la vie. C’est le lâcher-prise,
l’abandon, la confiance .
Les arbres nous donnent à grandir .
Un jour en me promenant, je croisais un pommier,
avec à son pied un petit pommier pas plus haut que trois pommes en train de
pousser. Je levais les yeux et vis une pomme pourrie accrochée au pommier. Je
compris alors qu’il existait deux morts. Cette pomme aimait tellement sa maman
qu’elle n’a pas voulu couper le cordon ombilical et est resté accroché à la
branche où elle a pourri sans donner la vie. Une autre pomme, elle, est tombée.
Elle a pris le risque d’aller voir ailleurs et coupant le cordon ombilical est
tombé à terre ; elle est morte, mais de cette mort est né un pommier .
La nature nous apprend qu’il y a des sauts, des morts, des émondages, des ruptures dans le rythme, une obéissance nécessaire à faire avec confiance afin de retrouver l’acte premier, l’acte créateur .
Aujourd’hui, le
désir du bonheur et sa marchandisation à travers la publicité est produit par
le néolibéralisme économique, moteur de l’actuelle mondialisation, qui en a
fait une industrie de masse ayant pour objectif de faire le bonheur des gens
malgré eux. Cela va à l’encontre d’une société du bien-vivre dont la première
condition serait d’instituer le vivre-ensemble organisé sur le droit de chacun
à vivre, et pas simplement à survivre, afin de respecter l’altérité et sa
condition, la démocratie .
Loin, qu’il y ait contradiction entre démocratie,
amour et bonheur qui sont trois conditions fondamentales pour avancer vers la
construction d’une société capable de favoriser un développement dans l’ordre
de l’être et non une course écologiquement destructrice dans l’avoir .
Encore ne faut-il pas considérer le bonheur comme un
capital à conquérir et à préserver. Le bonheur est une qualité de présence, une
qualité d’intensité, un art de vivre « à la bonne heure » .
Le grand enjeu est de sortir par le haut du couple
excitation/dépression qui caractérise le système dominant de nos sociétés
soi-disant avancées, des marchés financiers, du spectacle politique, du sport
spectacle et des médias omniprésents. Car cette façon d’accéder à l’intensité
se paye cash par une phase dépressive fondée sur le déséquilibre et la
démesure. Laquelle phase dépressive suscite le besoin d’une nouvelle
excitation, et ainsi de suite .
Ce cercle vicieux peut être rompu ; une autre
modalité de vie est possible, sur le plan tant personnel que collectif. Il
s’agit du rapport intensité/sérénité. C’est ce que nous ressentons quand une
joie profonde nous irradie et nous relie à autrui sans nous isoler. Cette joie,
qui peut naître de l’amour, de la beauté, de la paix intérieure, c’est-à-dire
d’un rapport harmonieux à la nature, à autrui et à soi-même, est alors tout à
la fois intense et sereine. Une sérénité qui permet de l’inscrire dans la
durée, au contraire de l’excitation. Une telle approche n’exclut en rien cette
forme d’intensité particulière qu’est la grande fête, le carnaval, l’événement
culturel voire sportif majeur, ou bien le temps exceptionnel de la vie
personnelle ou collective .
Mais elle invite à vivre ce temps autrement que
selon le modèle de l’excitation, permettant ainsi d’éviter le côté « gueule
de bois » ou encore la logique du plaisir pervers, là où l’excitation est
en fait procurée par une domination sur autrui .
La « sobriété heureuse » n’est pas l’austérité ni
l’ascétisme. C’est cette opportunité à vivre intensément ce voyage conscient de
la vie dans l’univers que nous propose l’aventure humaine. C’est aussi, sur le
plan politique, le droit accordé à tout être humain de se mettre debout pour
véritablement Vivre .
C’est une question
incontournable pour tout être conscient, et notamment conscient de sa finitude.
Quel est le sens de cette humanité, de cet univers qui l’a fait advenir au
terme d’un prodigieux processus de quatorze milliards d’années ? Que l’on soit
agnostique, athée ou croyant, c’est la question qu’un jour ou l’autre on ne
tarde pas à se poser .
L’histoire des
civilisations est d’abord l’histoire des tentatives de réponse qu’elles
apportent à cette question ultime. Mais, parce qu’il s’agit d’un enjeu essentiel,
voire vital, les hommes ont instrumentalisé la question fondamentale du sens à
donner à la vie en concevant des systèmes explicatoires plus ou moins fermés
qui ont eu des conséquences parfois pacifiantes mais paradoxalement parfois
plus meurtrières encore que celles de la liberté, de l’égalité et de la
fraternité .
Car la question du
« sens », au lieu d’être un espace privilégié de questionnement et de
croissance en connaissance et en sagesse pour l’humanité, est souvent devenu le
vecteur de réponses dogmatiques. Au lieu d’être respectueux de la quête
d’autrui, des groupes humains de pression habités par la volonté de puissance,
la cupidité, la peur du vide et la recherche du pouvoir cherchent à la dominer
ou à l’exclure, ce qui déclenche alors la guerre des « sens ». Et
qu’importe que celle-ci tourne autour de religions transcendantes ou
séculières. Les mêmes logiques meurtrières sont à l’oeuvre pour les condamnés
des procès de Moscou au nom de l’Histoire, pour les victimes des génocides provoqués
par des régimes politiques totalitaires, pour les condamnés de l’Inquisition
catholique (Torquemada) et protestante (Calvin), de l’intégrisme juif ou de la
charia islamique .
Dans tous ces cas,
ce qui a été et est encore aujourd’hui trop souvent au travail est le mépris de
l’altérité, aussi le premier droit de l’altérité dans le domaine du
« sens » à donner à la vie, à sa vie et à celle des autres, c’est celui
de la liberté de conscience, notion bien fragile mais
outre la vigilance et le l’opiniâtreté qu’elle implique est aussi emprunte
d’estime de soi, de respect de l’autre, de recherche de l’authenticité, d’amour
propre bien senti, de simplicité, d’humilité, de plénitude et de savoir vivre .
Il est un temps à
venir, plein de fureur et de lumière, où seront délier les gerbes de l’avenir
dans les champs de l’espoir. Puissent alors les hommes et femmes de bonne
volonté se lever pour prolonger la longue marche à être, en surplomb du
Mystère, les continuateurs de l’oeuvre vive du grand transbordement, du grand
Oeuvre de la vie, courte à notre échelle personnelle, mais si longue au vu du
dépliement de l’avenir, et si opérante par les traces que nous nous devons
d’inscrire dans le grand livre des mémoires que consulterons nos descendants .
Que l’esprit, le coeur et la raison nous assistent dans cette question du « sens » car il y a plus grand que nous dans cet univers en expansion. Nous pouvons paraître aussi bien maigre fétu de paille jouet des éléments, qu’infime cellule hollogrammique de ce monde si vaste dans lequel nous sommes partie prenante, en responsabilité et en présence à ce qui est .
Cela
se passait au cours du périple des initiations. Un jour, alors que le temps
était à l’orage, nous perçûmes au travers de la course des nuages ce signe
propitiatoire, cette enclume sortie du fond des cieux .
Lorsque le sourd
ébranlement parcourut la montagne, nous fûmes alors projetés sur le sol
pierreux face contre terre, tétanisés, à attendre la fin de cette colère dont
les effets devaient se répercuter jusqu’au profond de nous-même .
Après un temps
hors dimension, lorsque je me retournais et que le ciel étonnamment dégagé ne
présentait aucune trace d’orage, tu étais là, mon frère, immobile, les
vêtements ondulant au vent léger du matin, la barbe frissonnante et le regard
doux porté sur la vallée des origines .
L’air était pur.
Une odeur de fleurs fraîches s’élevait. Sans nous regarder nous prîmes notre
bagage pour poursuivre l’ascension .
C’était il y a
quelques siècles. Nous avions dès lors l’âge d’être vraiment des hommes conscients
de nos responsabilités et de la tâche qui nous était impartie. Nous étions
traversés par le destin qui se manifestait par cette force indicible et
inflexible qui inexorablement nous engageait sur un chemin de connaissance et
de sagesse, sur le chemin du grand Mystère. Là était le sens à donner à notre
vie .
Souviens-toi de
cette nuit où le vent hurlant accompagné de rafales de pluie froide faisait se
rompre et se coucher les arbres derrière nous. La terre était en fureur. De si
profondes ravines se creusaient devant nous que nous étions dans l’obligation
d’implorer la providence pour en confiance continuer d’avancer en nous en
remettant à plus grand que nous. Nous devions sortir grandis de cette épreuve .
Souviens-toi du
temps calme de nos promenades à travers champs où chanter à tue-tête l’intense
joie d’être simplement en vie nous emplissait d’insouscience et de plénitude.
Il y avait de la légèreté tout autour de nous et main dans la main nous
faisions un grand tour tout autour de la maison familiale, par delà les blonds
champs de blé parsemés de bleuets, de marguerites et de coquelicots ondulant
sous une brise légère pour faire apparaître les formes mouvantes de la bête qui
se déplaçait en courbant les épis alors bruissants. Un frisson nous parcourait
et c’était bon .
Le temps était vif
ce matin. Habillé de ton tablier d’écolier usagé qu’on avait ressorti pour les
vacances, tu descendais les solides marches de pierre du pas de porte pour,
retrouvant ton bâton, aller tracer sur la terre battue du chemin ces signes qui
me laissaient coi. Tu étais le guide qui me montrait la voie .
Souviens-toi de ce
passage étroit que nous empruntions pour sortir du soupirail des tentations. Il
faisait sombre dans cette souillarde de tous les dangers mais jamais nous ne
tombâmes dans le trou rempli d’eau. L’endroit ne recélait que le tonneau de vin
du grand’père et sur des paillous quelques morceaux de fromages protégés par
des torchons de toile épaisse .
Souviens-toi de
cette ballade hivernale dans le haut pays où, par les routes déformées par
la glace et la neige, l’aventure s’offrait à nous. Emmitoufflés sous les
parkas et les bonnets, l’air froid entrant dans l’habitacle de toile du
véhicule troué d’un large estafilade qu’un parapluie ouvert recouvrait, les cahots
et les dérapages nous faisaient pousser des cris de victoire. Arrêtés en forêt
nous rencontrâmes l’onglée douloureuse suite au lancé des boules de neige
contre le caravansérail de notre passé .
Nous ne verrons
plus les caravanes lentes, chatoyantes et odorantes du suin des chameaux et des
épices. Nous n’entendrons plus le cri des hommes guidant leurs montures
récalcitrantes vers un ailleurs que nous ne soupçonnions pas. Me revient de ce
désert des origines la vision du souffle brûlant des sables soulevés par le
simoun et cette main tendue, brune et crevassée du sage vieillard surgi de
nulle part qui s’ouvrant laissait apparaître le trésor, ce fruit dur, noir et
ridé trouvé le long du chemin bordé de chardons et d’épineux .
Ne demeure
aujourd’hui que le buisson bien normal de l’accompagnement de nos enfants …
Tiens ! Sur le parvis ils ont monté le chapiteau de la passion … L’on
attendra la suite du grand livre des transformations .
De suite, il n’y
en eu pas, toi le frère égaré .
Souviens-toi que
d’entrer dans le corridor des naissances nous faisait si peur. Toi, tenant ton
bâton et moi psalmodiant quelques formules magiques qui devaient nous aider à
passer de l’autre côté, en nouveauté. Il n’y eu pas de seconde chance. Rien que
les blocs de pierre épars du reflux de la pensée que le temps des atermoiements
oriente vers l’avoir et la sécurité .
Les cieux se sont
ouverts. Des cataractes d’eau ont balayé les traces de notre histoire. Enfants
sages qui possèdions le don de se pourvoir par l’imagination dans ce pays
lointain des aventures extraordinaires, nous avons maintenant cessé de chanter
nos origines. Et parfois lorsque l’orage gronde, devant la cheminée au feu
crépitant, nous reste alors le geste de remuer les cendres du passé, pour, à la
croisée de l’émotion et de la sincérité, dire vrai, dire simplement ce qui est
.
L’appel de notre
mère, nous ne l’entendrons plus. Elle qui nous invitait pour le goûter devant
un bol de lait chaud au banania à croquer à pleines dents les larges tartines
de pain bis gonflées de confiture de groseilles et cassis ; larges tartines que
notre grand’père avait coupées dans la tourte qu’il n’oubliait jamais de signer
d’une croix lorsque pour la première fois il y portait le couteau. La clide de
bois du jardin ne restera plus fermée pour empêcher les poules d’aller
s’ébattre au milieu des plantations. Nous n’aurons plus à aller cueillir le
persil au dernier moment pour garnir la salade de carottes râpées et les oeufs
mimosas .
Quant à l’eau du
puits qu’il fallait aller puiser à la fontaine dans ces seaux de zinc si lourds
à la remontée, parfois lorsque le vent me dit, j’entends la Vieille rire .
Te souviens-tu
? Rien que d’harmoniser le chant matutinal des oiseaux avec les cloches
de l’église fait émerger ce goût acidulé d’avoir été si proche de toi, mon
frère .
L’acceptation
de soi-même est difficile. Il y a en nous l’étonnante demande d’être autre que
nous ne sommes. Parce que nous nous sommes demandé, parce qu’on nous a demandé
comme enfant d’être autre que nous étions. Nous avons refusé notre vérité, et
c’est l’impasse .
Ce qui nous a empêché de nous épanouir, c’est que nous n’avons pas assez
été reconnu, aimé et accepté tel que nous étions. Aussi nous sommes nous jugé,
pour ensuite nous condamner, tout au moins pour tel ou tel aspect de
nous-même, en compensant par l’amour-propre ou la vanité. Alors que le
véritable amour de soi, si fondamental, est exactement à l’opposé de
l’égocentrisme .
Cette non-acceptation de nous-même est la force de notre ego, la grande
force de la prison qui nous coupe de la grande liberté de vraiment Être
. Mais pourquoi donc ne pourrions pas nous aimer tels que nous sommes ? Et
pourtant après tant de recherches, d’expériences, d’observations, d’erreurs
aussi ; je vis .
La vie nous aime, absolument, et à chaque instant. C’est elle qui nous a
créé, et qui nous anime .
L’amour que nous pouvons ressentir en certaines circonstances, devant un
spectacle de la nature, devant un bel objet, devant une personne sage, devant
une vision spirituelle, devant un flash « numineux », fait que se grave
en nous un nouveau regard sur nous-même .
Et puis derrière les coups durs, derrière l’épreuve, nous pouvons entrevoir quelque chose à la fois d’indicible, de très haut, de si essentiel et qui nous aime. A ce niveau le sens de l’ego individualisé s’efface de plus en plus pour que s’ouvre en nous humblement un chemin, le chemin correspondant à notre demande d’infini, d’illimité, d’absolu qui est le propre de l’homme debout, de l’homme en marche .